Penser n’est pas le problème. Ne plus savoir qu’on pense, peut-être.
PNL 5.0 · 7 min de lecture · Par Karim Turki

Penser n’est pas le problème. Ne plus savoir qu’on pense, peut-être.

Il existe une idée très répandue, et assez séduisante :

pour être présent, il faudrait moins penser.

Moins rejouer hier. Moins préparer demain. Moins réécrire une conversation qui aurait pu se dérouler autrement, et qui se déroule généralement beaucoup mieux à la deuxième tentative.

Ce serait dommage. Parce que nous avons besoin de penser. Beaucoup. Et parce que la pensée n’est probablement pas le problème. Le problème commence peut-être lorsque nous ne savons plus très bien que nous sommes en train de penser.

Faut-il choisir entre penser et être présent ?

Il existe une opposition assez étrange entre la pensée et la présence. D’un côté, il y aurait le mental : agité, bavard, toujours occupé à fabriquer des histoires. De l’autre, la présence : silencieuse, calme, ici et maintenant. Il faudrait donc progressivement quitter l’un pour atteindre l’autre.

Le problème, c’est qu’un être humain incapable de penser serait certes très présent. Mais il rencontrerait rapidement quelques difficultés pratiques. Préparer un voyage. Résoudre un problème. Écrire un livre. Concevoir une maison. Organiser une réunion. Comprendre pourquoi la réunion précédente aurait probablement pu être un e-mail.

Tout cela demande de travailler avec des choses qui ne sont pas immédiatement présentes. Nous devons pouvoir imaginer, comparer, anticiper, nous souvenir, construire des scénarios. La capacité à représenter ce qui n’est pas là n’est donc pas un défaut de notre fonctionnement. C’est l’une de ses possibilités les plus précieuses.

La question n’est peut-être pas : comment arrêter de penser ? Mais plutôt : que se passe-t-il exactement lorsque nous pensons ?

Essayez

Prenez un citron

Faisons une expérience.

Imaginez un citron. Pas besoin de fermer les yeux. Voyez sa forme. Sa couleur.

Imaginez maintenant que vous le prenez dans votre main. Sa peau légèrement irrégulière. Son poids.

Puis imaginez que vous le coupez. Vous voyez peut-être la pulpe. Le jus. Approchez une moitié de votre nez.

Puis imaginez que vous mordez dedans.

Si l’expérience fonctionne un peu, votre bouche vient peut-être de produire davantage de salive. Rien de mystérieux. Il n’y avait pas de citron. Et pourtant, votre corps a pu réagir à une représentation.

Mais remarquez quelque chose d’important. Pendant toute l’expérience, vous saviez ce que vous faisiez. Je vous ai demandé d’imaginer un citron. Vous l’avez imaginé. Vous pouviez arrêter à n’importe quel moment. Vous saviez qu’il n’était pas réellement devant vous. Vous avez utilisé une représentation. Volontairement.

C’est exactement ce que nous faisons lorsque nous préparons une conversation, répétons mentalement une présentation ou imaginons plusieurs solutions à un problème. Nous quittons momentanément ce qui est immédiatement présent pour travailler avec quelque chose qui ne l’est pas. Et nous savons que nous le faisons.

La pensée fonctionne alors comme un outil.

Maintenant, laissez le citron tranquille

Le citron était facile. Il ne vous en veut pas. Il ne vous doit pas d’argent. Il ne doit pas vous appeler demain matin pour discuter d’un sujet délicat. Prenons donc quelque chose d’un peu plus réaliste. Vous recevez un message :

« Il faut qu’on parle demain. »

Cinq mots. Belle économie de moyens. Votre esprit dispose désormais de plusieurs heures pour produire ce que l’expéditeur n’a pas jugé utile de préciser.

Au départ, vous réfléchissez volontairement. Pourquoi veut-il me parler ? Vous cherchez. Puis une possibilité apparaît : peut-être à cause de la réunion. Vous imaginez la conversation. Puis sa réaction. Puis la vôtre. Puis une autre version, dans laquelle il dit quelque chose de légèrement différent. Vous répondez. Il répond à votre réponse. Votre corps commence à participer. Une tension apparaît. La respiration change.

Vous relisez le message. Il contient toujours exactement cinq mots. Mais votre expérience, elle, en contient maintenant plusieurs milliers.

À quel moment avez-vous cessé d’utiliser volontairement la représentation ? Difficile à dire. Il n’y a pas eu de signal. Pas de frontière visible. La pensée a simplement continué. Et progressivement, vous avez commencé à vivre davantage dans ce qu’elle produisait.

La représentation n’est pas la réalité

Cela semble évident. Une conversation imaginée n’est pas une conversation réelle. Un souvenir n’est pas l’événement dont il est le souvenir. Une anticipation n’est pas ce qui va se produire. Et pourtant, notre expérience ne respecte pas toujours cette distinction avec beaucoup de discipline.

Nous pouvons ressentir aujourd’hui de la colère envers quelqu’un pour une conversation que nous imaginons avoir demain. Nous pouvons répondre intérieurement à une personne qui dort probablement paisiblement pendant que nous gagnons brillamment une dispute dont elle ignore l’existence. Nous pouvons vivre plusieurs fois un événement qui, dans le monde extérieur, ne s’est produit qu’une fois. Ou pas encore. Ou jamais.

Intellectuellement, nous savons généralement faire la différence. Mais pendant quelques secondes ou quelques minutes, notre expérience peut s’organiser comme si ce qui est représenté méritait toute notre attention. Le monde réel n’a pas disparu.

Nous avons simplement commencé à répondre à autre chose.

Penser une pensée

Pensez volontairement à ce que vous allez manger ce soir. Vous pouvez examiner plusieurs possibilités. Choisir. Comparer. Puis arrêter. Vous venez de penser.

Maintenant, imaginez qu’une heure plus tard une inquiétude apparaît. Vous la suivez. Une pensée en entraîne une autre. Puis une autre. Quelques minutes passent. Et soudain :

« Ah. Je suis encore là-dessus. »

Dans les deux cas, il y avait des pensées. Ce n’est donc pas leur présence qui permet de distinguer les deux expériences. Dans le premier cas, vous saviez que vous étiez en train d’utiliser une représentation. Dans le second, pendant un moment, cette distinction s’est estompée. Ce n’est pas la pensée qui avait changé. C’est votre relation avec elle.

Il existe une différence entre avoir une pensée et être assez absorbé par elle pour qu’elle commence à organiser notre expérience. Une pensée peut être examinée, modifiée, interrompue, utilisée. Mais elle peut aussi devenir l’endroit depuis lequel nous regardons tout le reste. Et à ce moment-là, quelque chose s’inverse. Nous ne sommes plus seulement en train de penser.

Nous commençons à être pensés par notre pensée.

Une pensée peut devenir un endroit

Prenons un exemple. Vous entrez dans une réunion avec cette pensée :

« Ils ne prennent jamais mes idées au sérieux. »

Peut-être avez-vous de bonnes raisons de le penser. Peut-être pas. Ce n’est pas la question. Si vous savez que cette pensée est présente, vous pouvez l’examiner. Qu’est-ce qui me fait penser cela ? Qu’est-ce que je vais observer ? Qu’est-ce qui pourrait confirmer ou contredire mon impression ? La pensée reste devant vous.

Mais supposons que vous ne la remarquiez plus. Vous entrez simplement dans la réunion depuis elle. Quelqu’un regarde son ordinateur pendant que vous parlez : évidemment. Quelqu’un pose une question : encore une remise en cause. Une personne ne réagit pas : preuve supplémentaire. Une autre approuve votre proposition : curieusement, ce détail attire moins votre attention.

La pensée n’est plus seulement quelque chose que vous pensez. Elle participe à la sélection de ce que vous voyez, de ce que vous entendez, de ce que vous interprétez. Et peut-être de la manière dont vous allez répondre.

Le plus intéressant est que vous pouvez traverser toute la réunion sans jamais vous dire : « Je suis actuellement en train d’organiser mon expérience à partir de l’idée qu’ils ne prennent jamais mes idées au sérieux. » Ce serait d’ailleurs une réunion assez longue si nous devions commenter intérieurement chacune de nos opérations. La pensée est simplement devenue le lieu depuis lequel la situation est vécue.

Une pensée peut être utilisée. Elle peut aussi être habitée.

Ce n’est pas seulement une question de contenu

Nous pourrions être tentés de classer les pensées. Les bonnes. Les mauvaises. Les positives. Les négatives. Les rationnelles. Celles qui gagneraient à prendre quelques jours de congé. Mais ce n’est pas encore la distinction qui nous intéresse.

Une pensée juste peut nous absorber. Une pensée fausse peut être observée comme une hypothèse. Une inquiétude peut signaler un risque réel. Une anticipation peut préparer une action utile. Ce qui compte ici n’est donc pas seulement ce que nous pensons. C’est aussi la relation que nous entretenons avec ce que nous pensons.

Est-ce que je sais que je suis en train de représenter ?

Est-ce que j’utilise cette représentation ?

Puis-je la quitter, et revenir à ce qui se passe réellement ?

Ou est-elle devenue, momentanément, le monde depuis lequel je regarde ?

Essayez

Utiliser, puis revenir

Essayez maintenant quelque chose.

Choisissez une situation qui doit se produire dans les prochains jours. Rien de dramatique. Un rendez-vous. Une conversation. Une tâche.

Imaginez-la volontairement. Voyez ce qui pourrait se passer. Pensez à ce que vous voulez faire, à ce dont vous pourriez avoir besoin. Utilisez la représentation. Vraiment.

Puis arrêtez. Regardez autour de vous. Remarquez une couleur. Écoutez un son. Sentez un point de contact de votre corps.

Vous venez de faire deux choses. Vous êtes parti volontairement dans une représentation. Puis vous êtes revenu. La représentation n’était pas le problème. Elle avait une fonction. Vous l’avez utilisée. Puis elle s’est terminée.

Le départ, ici, était volontaire. Nous pouvons aller ailleurs volontairement : réfléchir, imaginer, construire, préparer. Puis revenir lorsque ce travail est terminé. La présence n’exige donc pas de renoncer à la pensée.

Elle permet peut-être au contraire de mieux l’utiliser.

Quand l’outil continue sans nous

Le problème devient plus intéressant lorsque le mouvement ne s’arrête pas. Nous avons commencé à réfléchir. Puis une hypothèse en produit une autre. Un scénario en appelle un autre. Une inquiétude trouve une nouvelle raison de s’inquiéter. Vous vouliez réfléchir cinq minutes à un problème. Quarante minutes plus tard, le problème a maintenant trois problèmes supplémentaires.

Votre pensée a travaillé. Beaucoup. Reste à savoir pour qui.

Le problème commence peut-être lorsque l’outil cesse d’être reconnu comme un outil.

La frontière entre une pensée que nous utilisons et une pensée qui commence à organiser notre expérience n’est pas toujours nette. Elle n’a pas besoin de l’être. Il suffit déjà de pouvoir remarquer le passage. Parce qu’au moment où nous le remarquons, quelque chose redevient possible.

Revenir ne détruit pas la pensée

Supposons que vous soyez absorbé dans une inquiétude. Vous remarquez vos pieds. Un son. Votre respiration. Le monde revient un peu au premier plan. L’inquiétude n’a pas nécessairement disparu. Et c’est très bien. Peut-être contient-elle une information utile.

Vous pouvez maintenant y retourner. Mais cette fois, vous savez que vous y retournez. Vous pouvez examiner le problème. Décider s’il existe une action possible. Chercher une information. Prendre une décision. Ou constater qu’il n’y a, pour l’instant, absolument rien à faire. Puis revenir encore.

Il ne s’agit donc pas de quitter la pensée pour atteindre la présence, comme s’il fallait abandonner l’une pour obtenir l’autre. Le mouvement ressemble plutôt à un aller-retour : partir de ce qui est là, utiliser ce qui n’est pas là, puis retrouver ce qui est là. La pensée redevient alors ce qu’elle peut être de plus précieux :

un outil de déplacement sans obligation de résidence.

Penser, ou être pensé

Le problème n’est peut-être pas que notre esprit produise des représentations. Il est fait pour cela. Le problème commence lorsque nous ne remarquons plus la relation que nous entretenons avec elles.

Une pensée peut être devant nous. Elle peut aussi devenir l’endroit depuis lequel nous regardons.

Et entre ces deux expériences existe une différence minuscule en apparence. Dans l’une, nous savons que nous pensons. Dans l’autre, pendant un moment, nous l’avons oublié. Peut-être que la question intéressante n’est donc plus : « À quoi suis-je en train de penser ? » Mais :

« Est-ce que je sais, en ce moment, que je suis en train de penser ? »

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Karim Turki — Maître Enseignant PNL
Karim Turki Maître Enseignant certifié en PNL — Society of NLP (Santa Cruz, Californie, 2003)

Fondateur de NLP Academy (2004), Maître Praticien en Hypnose Ericksonienne, superviseur de coachs (CSA). Plus de 700 jours de formation PNL animés pour des organisations telles que l'ONU, l'UNICEF, la Banque Centrale de Tunisie, Total et Schneider Electric.

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