Depuis plus de cinquante ans, la PNL pose une question extraordinairement féconde :
Comment faisons-nous ce que nous faisons ?
Comment une personne prend-elle une décision ? Comment construit-elle une peur ? Comment maintient-elle une croyance ? Comment apprend-elle ? Comment réussit-elle quelque chose que d’autres ne savent pas encore faire ? Comment organise-t-elle intérieurement une expérience ?
Cette question a produit des modèles, des distinctions et des outils extrêmement utiles. Nous avons appris à observer les comportements. À écouter le langage. À identifier des stratégies. À travailler avec des représentations. À modifier des croyances. À créer de nouveaux choix. À modéliser l’excellence. Et cela fonctionne. Parfois même de manière spectaculaire.
Alors pourquoi poser une question aussi inconvenante après cinquante ans ? Parce qu’une autre question commence peut-être à devenir difficile à éviter. Nous savons de mieux en mieux observer ce que l’être humain produit.
Mais avons-nous regardé avec la même précision ce qui le produit ?
Nous avons appris à intervenir sur ce qui apparaît
Prenons une personne qui a peur de parler en public. Nous pouvons travailler sur sa représentation de la situation. Sur les images qu’elle construit. Sur son dialogue intérieur. Sur ses sensations. Sur ses croyances. Sur la manière dont elle anticipe l’événement. Sur les souvenirs auxquels elle le relie. Sur sa stratégie. Sur son comportement. Nous pouvons modifier certains de ces éléments. Et quelque chose peut changer. Parfois rapidement.
C’est l’une des grandes intuitions qui ont traversé la PNL depuis ses débuts : ce que nous appelons un « problème » n’est pas simplement une chose que quelqu’un possède. C’est aussi quelque chose qu’il fait. Il faut bien produire la peur. Produire l’hésitation. Produire une décision. Produire une représentation. Produire une réponse. Observer comment une expérience est construite ouvre donc naturellement la possibilité de la construire autrement.
C’est une idée puissante. Et il n’est pas nécessaire de la renier pour aller plus loin. Au contraire. Il suffit peut-être de continuer à poser la même question.
Comment ? Mais une fois de plus.
Et si tout cela était juste… mais situé à un certain niveau ?
Modifier une croyance peut changer une manière d’agir. Modifier une stratégie peut ouvrir une possibilité. Déplacer son attention peut transformer une expérience. Une personne peut apprendre à construire une représentation plus utile, à interrompre une réponse devenue automatique ou à entendre autrement une phrase qui l’accompagnait depuis vingt ans. Ces changements peuvent être profonds.
Le sujet n’est donc pas : « Tout cela était faux. » Ce serait à la fois injuste et peu intéressant. La question est plus étrange :
et si tout cela était juste, mais situé à un certain niveau ?
Prenons une croyance. Quelqu’un pense :
« Je ne suis pas capable de faire cela. »
Nous pouvons travailler avec cette croyance. Chercher les expériences qui l’ont construite. Examiner ses exceptions. Modifier la manière dont elle est représentée. Construire une autre possibilité. Très bien.
Mais arrêtons-nous une seconde. Cette croyance existe comment ? Sous la forme de mots ? D’images ? De sensations ? De souvenirs ? D’anticipations ? Probablement un mélange de plusieurs choses. Et qui les organise ? Nous pouvons répondre : une stratégie. Très bien. Alors qu’est-ce qui met cette stratégie en œuvre ? Une autre stratégie ?
Nous pouvons continuer ainsi un certain temps. Cela risque néanmoins de devenir une réunion assez nombreuse. À un moment, une autre question apparaît :
qu’est-ce qui produit les contenus sur lesquels nous intervenons ?
Le cuisinier n’est peut-être pas dans la soupe
Imaginez un restaurant. Vous goûtez une soupe. Elle est trop salée. Vous pouvez intervenir sur son contenu. Ajouter de l’eau. Modifier l’assaisonnement. Changer un ingrédient. Et vous obtiendrez peut-être une excellente soupe.
Mais si toutes les soupes qui sortent de cette cuisine sont trop salées, une autre question finit par devenir raisonnable. Peut-être faut-il regarder la cuisine. La recette. Les habitudes du cuisinier. Ce qui produit les soupes. La soupe reste importante. Elle est même le seul endroit où le problème était visible au départ. Mais elle n’est peut-être pas le niveau auquel tout s’explique.
Chez l’être humain, nous rencontrons quelque chose de comparable. Une pensée apparaît. Une croyance. Une stratégie. Une émotion. Un comportement. Une représentation. Nous pouvons intervenir sur chacun de ces éléments. Mais ils ont quelque chose en commun.
Ils apparaissent. Ils sont produits.
Et si quelque chose est produit, une autre question devient possible : comment fonctionne ce qui le produit ?
Essayez
Qu’est-ce qui produit une pensée ?
Essayez maintenant quelque chose.
Attendez votre prochaine pensée. Ne la choisissez pas. Attendez simplement.
…
Peut-être est-elle déjà arrivée. Une phrase. Une image. Un souvenir. Une objection à ce que vous êtes en train de lire. Parfait. Regardez-la.
Nous pouvons étudier son contenu. Nous demander si elle est utile. Vraie. Fausse. Ancienne. Nouvelle. Nous pouvons chercher comment elle est représentée. Mais avant tout cela, il existe un fait beaucoup plus simple.
Elle est apparue.
Il y a une seconde, cette pensée n’occupait pas votre expérience de cette manière. Puis elle était là. Et vous avez pu la remarquer. Nous voici donc devant deux événements qui ne sont peut-être pas exactement du même ordre : quelque chose apparaît, et son apparition peut être remarquée.
Nous pourrions immédiatement essayer d’expliquer cela. Lui donner un nom. Dessiner quelque chose avec des flèches. Les flèches ont toujours quelque chose de rassurant. Mais résistons encore un peu. Restons avec le phénomène.
Une représentation peut apparaître. Elle peut organiser notre expérience. Elle peut guider notre comportement. Elle peut même finir par nous raconter qui nous sommes. Mais elle peut aussi être remarquée. Alors peut-être que comprendre toujours plus finement le contenu de la représentation ne suffit pas à épuiser la question de ce qui est en train de se passer.
Et si nous avions surtout modélisé ce qui sort du système ?
Prenez un ordinateur. Vous pouvez étudier ce qui apparaît à l’écran. Les fenêtres. Les images. Les textes. Les messages. Vous pouvez modifier un document. Fermer une application. Changer un paramètre. Cela peut résoudre énormément de problèmes. Mais l’écran n’est pas l’ensemble de la machine. Ce que vous voyez est le résultat d’un fonctionnement qui, pour l’essentiel, reste invisible pendant que vous utilisez l’ordinateur.
L’analogie a évidemment ses limites. Un être humain n’est pas un ordinateur. Mais la distinction mérite d’être conservée :
ce qui apparaît dans un système n’est pas nécessairement le système qui le produit.
Une croyance apparaît. Une représentation apparaît. Une stratégie s’exécute. Un comportement se produit. Une phrase est prononcée. Une décision est prise. Ce sont des phénomènes observables. Modélisables. Transformables. Mais peut-être existe-t-il une autre question de modélisation. Non plus seulement : comment cette personne fait-elle cela ? Mais :
comment fonctionne le système capable de produire ce « faire » ?
Le changement de niveau
Cette question semble presque identique à la précédente. Elle ne l’est pas. Si je cherche comment une personne prend une décision, j’étudie une organisation particulière de son expérience. Si je cherche ce qui rend possible l’apparition, l’organisation, le maintien et la modification de cette expérience, je viens de changer de niveau.
Le premier regard porte sur ce qui se passe. Le second commence à s’intéresser à ce depuis quoi cela se passe. Et un problème visible à un niveau n’a pas nécessairement sa cause au même niveau.
Nous connaissons cela ailleurs. Une feuille jaunit. Nous pouvons regarder la feuille. Ou la plante. La plante pousse mal. Nous pouvons regarder ses racines. Les racines souffrent. Nous pouvons regarder le sol. À chaque fois, le phénomène précédent reste réel. Nous avons simplement élargi le système dans lequel nous essayons de le comprendre.
Peut-être que la modélisation humaine permet le même mouvement. Pas pour abandonner ce que nous savons déjà. Pour regarder un niveau plus loin.
Faire autrement… ou regarder d’où vient le faire ?
Depuis des décennies, une grande partie des approches du changement pose naturellement des questions orientées vers l’action. Que voulez-vous ? Que faites-vous ? Comment le faites-vous ? Que pourriez-vous faire autrement ? Quelle ressource vous manque ? Quelle croyance serait plus utile ? Quelle stratégie produit le résultat souhaité ?
Ce sont de bonnes questions. Elles appartiennent au monde du changement. Du choix. De l’apprentissage. De l’action. Du faire.
Mais il existe une expérience plus étrange. Il arrive, pendant quelques secondes, que nous cessions de chercher quoi faire. Sans construire une meilleure histoire. Sans ajouter une nouvelle représentation. Simplement en posant momentanément le récit. Et quelque chose reste là.
Alors une autre famille de questions devient possible. Pas : « Que dois-je faire maintenant ? » Mais :
« Depuis où suis-je en train de faire ce que je fais ? »
La nuance semble grammaticale. Elle ne l’est peut-être pas.
Peut-on modéliser le système qui modélise ?
C’est ici que la question devient réellement intéressante. La PNL est née en grande partie d’une ambition de modélisation. Observer comment certaines personnes produisent certains résultats. Identifier des structures. Les rendre transmissibles. Permettre à d’autres de les apprendre.
Mais l’être humain ne produit pas seulement des comportements. Il produit également des représentations du monde. Des significations. Des stratégies. Des récits. Des modèles. Et parmi les choses qu’il peut modéliser… il y a lui-même. Nous avons donc une situation assez particulière.
Le système que nous essayons de comprendre est également un système capable de produire des modèles de ce qu’il essaie de comprendre.
Y compris le modèle que vous êtes en train de lire. Cela complique légèrement les choses. Mais cela ouvre surtout une possibilité. Et si la prochaine étape de la modélisation n’était pas seulement d’améliorer nos modèles de ce que fait l’être humain ? Et si elle consistait aussi à examiner plus attentivement le système depuis lequel ces modèles, ces stratégies, ces croyances et ces comportements deviennent possibles ?
Nous n’avons peut-être pas commencé au mauvais endroit
Le titre de cet article était volontairement injuste. Et si nous avions commencé par le mauvais bout ? Peut-être pas.
Il fallait peut-être commencer par ce qui était observable. Le comportement. Le langage. Les stratégies. Les représentations. Les différences entre quelqu’un qui réussit quelque chose et quelqu’un qui ne le réussit pas encore. C’est là que les premiers modèles pouvaient être construits. Et ils ont permis énormément de choses.
Mais une carte peut devenir plus grande. Une question peut changer d’échelle. Une discipline peut continuer à utiliser ce qu’elle sait tout en examinant ce qu’elle n’avait pas encore besoin de regarder. Ce n’est pas une réfutation.
C’est peut-être simplement un changement de focale.
La question qui reste
Nous pouvons continuer à travailler sur nos comportements. Nos stratégies. Nos croyances. Nos représentations. Nos objectifs. Tout cela reste utile. Mais peut-être qu’une autre direction de recherche vient de s’ouvrir.
Nous savons beaucoup de choses sur ce que fait l’être humain. Peut-être moins sur ce depuis quoi il le fait.
Je ne vais pas répondre à cette question ici. Ce serait refermer trop vite quelque chose que nous venons seulement d’ouvrir. Pour l’instant, elle suffit :
Peut-on modéliser non seulement ce que l’être humain produit, mais le système qui produit ses modèles du monde ?