Il existe un mot qui évoque généralement un pendule, une voix grave et quelqu’un qui vous demande de dormir.
Transe.
Rassurez-vous. Personne ne vous a hypnotisé. Enfin, probablement.
Et pourtant, depuis ce matin, il est très possible que vous soyez déjà entré plusieurs fois dans quelque chose qui y ressemble. Sans pendule. Sans fauteuil. Sans que personne ne vous demande quoi que ce soit. Au point de ne même pas l’avoir remarqué.
C’est précisément pour cette raison que cela mérite qu’on s’y attarde.
L’hypnose sans hypnotiseur
Imaginez que vous conduisez sur une route familière. Votre corps effectue une quantité impressionnante d’opérations : maintenir la trajectoire, adapter la vitesse, surveiller les véhicules, réagir aux changements de circulation.
Pendant ce temps, vous préparez mentalement une conversation. Vous imaginez ce que vous allez dire. Puis ce que l’autre pourrait répondre. Puis ce que vous répondrez à sa réponse. À ce stade, la personne concernée participe déjà à une conversation dont elle ignore totalement l’existence.
Quelques kilomètres plus tard, quelque chose vous ramène à la route. Vous étiez là. Et ailleurs.
Prenez maintenant la lecture. Un roman devient captivant. La pièce autour de vous est toujours là. Les murs n’ont pas disparu. Des sons continuent de parvenir à vos oreilles. Votre corps conserve son poids, sa température, ses sensations.
Mais progressivement, quelque chose se produit. Vous êtes dans une maison qui n’existe pas, avec des personnes qui n’existent pas. Vous pouvez craindre pour elles, espérer qu’elles réussissent, être bouleversé par la mort de l’une d’elles.
Puis quelqu’un prononce votre prénom. Et la pièce réapparaît.
Elle n’était pourtant jamais partie.
Le monde n’avait pas disparu
C’est peut-être l’aspect le plus étrange du phénomène. Lorsque notre attention est profondément absorbée, le monde ne disparaît pas. Il continue simplement sans bénéficier de toute notre attention. Les sons existent toujours. Le corps continue d’envoyer des sensations. Des choses se produisent autour de nous. Mais certaines informations deviennent momentanément secondaires. Parfois très secondaires.
Il vous est probablement arrivé, au cours d’une conversation, de réaliser soudain que vous n’aviez pas entendu les dernières phrases. La personne était devant vous. Elle parlait. Et pourtant, lorsque vous revenez :
« Pardon… tu disais ? »
Il ne s’est pas produit un problème d’audition. Quelque chose d’autre avait simplement occupé la scène : une pensée, une inquiétude, un souvenir, une anticipation. Le monde extérieur avait momentanément perdu la compétition. Il n’avait pas cessé d’exister.
Vous aviez cessé de lui accorder la même place.
Heureusement que nous savons partir
Il serait facile d’en conclure que cette capacité est un problème. Ce serait une erreur.
Imaginez un être humain incapable de quitter mentalement ce qui se trouve immédiatement devant lui. Impossible de préparer demain. De repenser une expérience. D’imaginer une maison avant de la construire. D’anticiper une difficulté. D’inventer quelque chose qui n’existe pas encore. Nous serions parfaitement présents. Et probablement assez mauvais architectes.
Cette capacité à nous absorber dans ce qui n’est pas immédiatement présent est l’un de nos outils les plus précieux. Une grande partie de ce que nous appelons réfléchir, créer ou prévoir repose sur elle : nous pouvons momentanément nous désengager de ce qui est là pour travailler avec ce qui ne l’est pas.
Le problème n’est donc pas de partir. Il commence ailleurs.
Le moment que personne ne remarque
Prenez une inquiétude. Quelque chose doit arriver demain. Au départ, vous y pensez volontairement. Vous examinez la situation, vous imaginez plusieurs possibilités, vous cherchez une solution. Jusque-là, vous utilisez une capacité.
Puis, sans moment très précis, quelque chose change. Vous ne réfléchissez plus vraiment au problème. Vous rejouez le même scénario. Puis une variante. Puis la conséquence de cette variante. Puis la réaction que quelqu’un pourrait avoir. Votre corps commence à réagir à des événements qui ne se sont pas produits. La respiration change. La tension augmente.
Puis le téléphone sonne. Vous levez les yeux. Et pendant une fraction de seconde, vous revenez.
C’est là que se trouve la distinction la plus intéressante. Quelques minutes auparavant, vous aviez commencé à penser au problème, et vous saviez que vous y pensiez. Puis, à un moment que vous seriez probablement incapable d’identifier, vous avez cessé de remarquer que vous étiez en train d’y penser.
La pensée n’avait pas disparu.
C’est l’observation de la pensée qui avait disparu.
Entrer n’est peut-être pas le problème
Nous parlons souvent de distraction comme si l’attention n’avait que deux positions : concentré ou distrait. L’expérience est plus subtile. Nous pouvons volontairement entrer dans une représentation. Nous pouvons nous y absorber. Nous pouvons en sortir. Et nous pouvons parfois y rester assez longtemps pour oublier momentanément que nous sommes absorbés.
C’est ce dernier passage qui mérite notre attention. Tant que je sais que j’imagine une conversation, j’utilise une représentation. Lorsque je ne remarque plus que je suis en train de l’imaginer, je ne regarde plus seulement le scénario.
Je commence à vivre depuis lui.
Il influence ce que je ressens, ce que j’attends, ce à quoi je prête attention. Parfois même ce que je répondrai à une personne qui, rappelons-le, n’a encore rien dit.
La frontière est fine. Et elle est franchie plusieurs fois par jour sans cérémonie particulière. Pas de pendule. Pas de fauteuil. Pas de « dormez ».
On peut partir sans bouger — et oublier qu’on est parti.
La Transe Ordinaire
C’est ce phénomène que nous appellerons ici la Transe Ordinaire. Rien de pathologique. Rien de mystique. Et certainement rien d’exceptionnel. Simplement ces moments où notre attention devient assez absorbée par une représentation pour que notre relation avec ce qui est immédiatement présent se réduise. Un souvenir. Une anticipation. Une inquiétude. Une conversation imaginaire. Un scénario. Parfois quelques secondes. Parfois beaucoup plus longtemps.
Le mot *transe* peut sembler spectaculaire pour quelque chose d’aussi banal. C’est précisément ce qui le rend intéressant. Les transes les plus faciles à reconnaître sont peut-être celles que quelqu’un provoque volontairement. Les autres passent inaperçues parce qu’elles ressemblent simplement à…
une journée normale.
Essayez
Essayez de surprendre le moment
Il y a cependant une difficulté. Vous ne pouvez pas décider : « Dans exactement trois minutes, je vais remarquer que j’ai oublié de remarquer. » Si vous le faites, vous n’avez évidemment pas oublié.
C’est d’ailleurs une particularité de ce phénomène.
Nous ne remarquons généralement pas le moment où nous partons. Nous remarquons celui où nous revenons.
Alors servez-vous du retour. Au cours des prochaines heures, il y aura probablement un moment où vous reviendrez spontanément. Vous réaliserez que vous étiez absorbé dans quelque chose : une pensée, un scénario, votre téléphone, une conversation intérieure, une inquiétude. Lorsque cela arrivera, ne cherchez pas immédiatement à vous corriger. Observez simplement les quelques secondes précédentes.
Où était votre attention ?
Qu’est-ce qui occupait votre expérience ?
Qu’aviez-vous cessé de remarquer autour de vous ?
Et surtout : saviez-vous, quelques secondes auparavant, que vous étiez absorbé ?
Ne cherchez pas une bonne réponse. Le phénomène est plus intéressant que son explication.
Il existe au moins deux façons de revenir
Parfois, le monde nous récupère. Quelqu’un prononce notre prénom. Une porte claque. Le téléphone sonne. Un feu passe au vert. Quelque chose interrompt l’absorption, et notre attention revient.
Mais il existe une autre possibilité. Nous pouvons remarquer nous-mêmes que nous sommes partis. Pas nécessairement tout de suite. Pas à chaque fois. Simplement de temps en temps.
La différence paraît minuscule. Pourtant, dans un cas, quelque chose interrompt l’absorption. Dans l’autre, nous remarquons simplement que nous étions absorbés. Une pensée qui occupait tout l’espace redevient une pensée. Un scénario redevient un scénario. Le monde qui avait reculé revient au premier plan. Nous n’avons rien supprimé. Nous n’avons rien combattu.
Nous sommes simplement revenus.
La Transe Ordinaire accompagne la lecture, la création, l’anticipation, le souvenir, l’inquiétude, les conversations imaginaires et une part considérable de notre vie mentale. Nous en avons besoin. La question n’est pas de savoir comment ne plus jamais partir. Elle est peut-être beaucoup plus simple :
À quel moment savons-nous que nous sommes partis ?
Car si partir est une capacité humaine parfaitement ordinaire, apprendre à revenir pourrait bien en être une autre.