Commençons par un exercice qui a toutes les chances d’échouer. C’est même ce qui le rend intéressant.
Pendant quelques secondes, portez votre attention sur votre respiration.
Ne respirez pas mieux. Ne respirez pas plus profondément. Ne cherchez surtout pas à devenir quelqu’un de particulièrement présent.
Remarquez simplement une inspiration. Puis une expiration.
Et restez là un instant.
…
Si votre attention est partie, parfait. Si elle n’est pas partie, attendez encore un peu. Elle finira probablement par trouver quelque chose. Une pensée. Un bruit. Ce que vous allez faire après avoir lu cet article. Une excellente raison de vérifier votre téléphone. Votre esprit ne manque généralement pas de propositions.
Et lorsque vous remarquez que votre attention est partie, faites quelque chose d’extrêmement simple :
revenez.
C’est tout. Vous venez peut-être de réussir précisément ce que vous pensiez avoir raté.
Le problème avec « rester présent »
Il existe une idée assez intimidante de la présence. Être présent signifierait parvenir à maintenir son attention parfaitement stable, ici et maintenant, sans pensée parasite, sans distraction, sans départ. Une sorte d’immobilité intérieure.
Cela semble admirable. Pendant environ douze secondes. Puis une pensée apparaît. Et nous concluons :
« Je n’y arrive pas. »
Nous recommençons. Une autre pensée arrive. Nouvel échec. À ce rythme, une pratique censée nous rendre plus présents devient vite une activité de plus dans laquelle nous évaluons notre performance. Nous sommes maintenant distraits et déçus de l’être.
Joli progrès.
Mais peut-être avons-nous simplement posé le problème de la mauvaise manière. Et si la présence n’était pas la capacité de ne jamais partir ?
Bonne chance pour ne plus penser
Essayez maintenant de ne penser à rien. Vraiment rien. Pas même au fait que vous êtes en train d’essayer de ne penser à rien.
Vous voyez le problème. Plus nous essayons de surveiller l’absence de pensée, plus nous avons besoin de penser à ce que nous sommes censés ne pas penser. La consigne contient déjà son propre piège.
Mais surtout, pourquoi voudrions-nous empêcher la pensée ? Notre capacité à nous représenter ce qui n’est pas immédiatement présent est indispensable. Nous en avons besoin pour prévoir, créer, comprendre, apprendre, résoudre, imaginer. La pensée n’est pas l’ennemie de la présence. Le souvenir non plus. L’anticipation non plus.
La difficulté apparaît ailleurs. Elle commence lorsque nous partons sans le remarquer, puis lorsque nous restons absorbés sans savoir que nous le sommes. Vouloir supprimer la pensée pour résoudre cela reviendrait un peu à démonter le moteur parce que la voiture prend parfois la mauvaise direction.
Le moteur n’est probablement pas le problème.
Trois mouvements
Regardons plutôt ce qui se produit réellement. Vous êtes attentif à quelque chose. Une pensée apparaît. Votre attention la suit. Quelques secondes passent. Puis :
« Ah. »
Vous remarquez que vous étiez ailleurs. À cet instant précis, quelque chose devient possible. Vous pouvez continuer à suivre la pensée. Ou revenir à ce que vous étiez en train de faire.
Cela donne un mouvement extrêmement simple :
Partir. Remarquer. Revenir.
Le premier mouvement est naturel. Le deuxième n’est pas toujours immédiat. Le troisième devient possible grâce au deuxième.
Et pourtant, nous avons tendance à considérer le premier comme une erreur : « Je me suis encore laissé distraire. » Mais si partir est une fonction normale de notre esprit, peut-être n’y a-t-il même pas d’erreur. Il y a simplement un écart. Puis la possibilité de le remarquer. Puis celle de revenir.
Ce n’est plus tout à fait une question de contrôle. C’est une question de régulation.
Un thermostat ne lutte pas contre l’hiver
Prenons quelque chose de beaucoup moins mystérieux qu’un esprit humain. Un thermostat. Sa fonction n’est pas de maintenir une pièce à exactement 22 degrés à chaque milliseconde. La température monte. Elle descend. Une porte s’ouvre. Le soleil chauffe une fenêtre. Quelqu’un décide mystérieusement d’aérer en plein mois de janvier. Le thermostat détecte l’écart et agit.
Ce qui produit la stabilité n’est donc pas l’absence de variation. C’est la capacité à corriger la variation.
Nous confondons souvent stabilité et immobilité. Pourtant, un cycliste reste debout grâce à une succession de minuscules corrections. Notre corps fait quelque chose de comparable en permanence. La respiration varie. La posture varie. Le rythme cardiaque varie.
La stabilité vivante n’est pas une photographie. C’est un ajustement.
Pourquoi notre attention fonctionnerait-elle nécessairement autrement ? Peut-être qu’être présent ne signifie pas rester parfaitement immobile au même endroit. Peut-être que cela signifie développer une capacité suffisamment fiable à revenir.
Essayez
Alors, repartez
Essayez quelque chose d’un peu inhabituel.
Pendant les prochaines secondes, ne cherchez pas à empêcher votre attention de partir. Laissez-la faire.
Observez un son. Une sensation. Votre respiration. Puis attendez.
À un moment, une pensée apparaîtra probablement. Et si elle vous emporte, laissez l’expérience se produire.
Lorsque vous remarquez ce qui vient de se passer : revenez.
Sans commentaire. Sans « Encore ! ». Sans « Je suis vraiment incapable de me concentrer ». Sans transformer cinq secondes d’absence en réflexion de trois minutes sur votre incapacité à rester présent.
Vous êtes parti. Vous l’avez remarqué. Vous êtes revenu.
L’exercice est terminé. Ou plutôt, il vient de commencer.
Dix distractions ou dix retours ?
Supposons maintenant que votre attention parte dix fois en cinq minutes. Nous pourrions dire : dix distractions. Ce serait exact. Mais nous pourrions également dire : dix retours.
Même expérience. Lecture complètement différente. Dans la première, vous mesurez vos échecs à rester. Dans la seconde, vous observez votre capacité à revenir.
Et cette différence n’est peut-être pas anodine. Car un retour n’est pas seulement le résultat d’une prise de conscience. Il devient aussi une possibilité. Votre attention était engagée ailleurs. Vous remarquez. Vous revenez. Puis elle repart. Vous remarquez. Vous revenez encore. Une fois. Puis une autre. Puis encore une autre.
Cela paraît presque trop simple pour mériter le nom d’entraînement. Et pourtant, beaucoup de compétences humaines se construisent exactement ainsi. Pas par une décision spectaculaire. Par répétition.
Chaque retour compte.
Quelque chose s’accumule
Lorsque vous apprenez un geste, les premiers mouvements demandent de l’attention. Puis ils deviennent plus faciles. Lorsque vous apprenez à conduire, chaque opération semble d’abord séparée : regarder le rétroviseur, changer de vitesse, évaluer une distance, maintenir la trajectoire. Puis quelque chose s’organise.
Le retour de l’attention peut lui aussi changer avec la pratique. Au début, vous pouvez rester longtemps absorbé avant de vous en apercevoir. Puis vous remarquez un peu plus tôt. Parfois beaucoup plus tôt. Le départ a commencé, mais vous reconnaissez déjà le mouvement. Et le retour demande moins d’effort.
Ce n’est pas nécessairement spectaculaire. Il n’y a pas de cloche. Pas de niveau débloqué. Personne ne vous remet un certificat de présence. Mais quelque chose s’est modifié.
Le chemin du retour devient plus familier.
Plus vite ne veut pas dire plus fort
Il existe ici un autre piège. Lorsque nous découvrons que nous pouvons ramener notre attention, nous pouvons être tentés de le faire avec autorité.
Une pensée apparaît. Retour !
Une autre. Retour !
Encore une. J’ai dit retour !
Nous venons d’inventer le management autoritaire de notre propre esprit. Ce n’est probablement pas nécessaire.
Revenir ne signifie pas arracher son attention à ce qui l’occupe. Il suffit parfois de remarquer. Une sensation corporelle. Un son. La respiration. La personne qui se trouve réellement devant nous. Le geste que nous sommes en train d’accomplir. Le retour peut être très léger. Presque sans effort. Plus nous reconnaissons le mouvement, moins nous avons besoin de lutter contre lui.
Le contrôle cherche à empêcher l’écart. La régulation sait quoi faire lorsqu’il apparaît.
Essayez
Une journée entière pour s’entraîner sans s’entraîner
Votre journée contient déjà tout le matériel nécessaire. Votre attention partira. C’est presque garanti. Alors choisissez simplement quelques moments.
Lorsque vous réalisez que vous lisiez sans lire : revenez.
Lorsque vous êtes au milieu d’un repas et déjà dans la soirée de demain : revenez.
Lorsque vous êtes sous la douche et déjà dans la réunion de 9 heures : revenez.
Lorsque vous marchez quelque part et réalisez que vous n’avez rien vu du trajet : revenez.
Pas pour rester. C’est important. Pour revenir. Puis laissez la vie continuer. Votre attention repartira. Très bien. Vous aurez une autre occasion.
Une compétence étrangement discrète
Revenir ne ressemble pas vraiment à une compétence. Personne ne le voit. Il n’y a parfois que quelques secondes entre le départ et le retour. Et pourtant, cette petite capacité peut commencer à modifier des situations très ordinaires. Une conversation dans laquelle vous revenez avant de répondre. Une inquiétude que vous remarquez un peu plus tôt. Une heure de travail dans laquelle vous retrouvez plusieurs fois ce que vous aviez réellement décidé de faire. Un moment avec quelqu’un où vous réalisez que votre attention était déjà ailleurs.
Rien d’extraordinaire. Seulement une succession de retours. Mais peut-être avons-nous sous-estimé ce que la répétition de quelque chose d’aussi simple peut produire.
Nous cherchons souvent la maîtrise dans la capacité à maintenir un état. Ne pas être distrait. Ne pas perdre le fil. Ne pas se laisser emporter. Rester. Mais ce qui est vivant bouge, s’écarte, s’ajuste, retrouve son équilibre. Alors peut-être que la présence elle-même est moins un état à conserver qu’une capacité à retrouver.
La maîtrise n’est peut-être pas de ne jamais se perdre. C’est de savoir revenir.
Et si le chemin du retour devient progressivement plus familier, une nouvelle possibilité apparaît.
Que devient notre expérience lorsque nous apprenons à revenir avant même d’être partis très loin ?